Ouchen

Inscrit le : 01 Juin 2007 Messages : 84
| Sujet: L'instinct de conservation* Mer 2 Juil - 20:44 | |
| Postée à l’entrée du refuge, la sentinelle, à moitié endormie et quasiment terrifiée, se ressaisit, donna instantanément l’alerte, sans même se donner la peine de vérifier au préalable une présence suspecte aux alentours. Vingt mètres plus haut, au sommet de la colline surplombant le versant, son camarade, également de garde, accroupi dans une anfractuosité du rocher dressé en forme de menhir, venait, en effet, d’agiter brièvement la ficelle au bout de laquelle une petite boite métallique vide a tinté légèrement contre des cailloux. C’était le signal convenu en cas de danger.
Réveillés en sursaut, le lieutenant Lam et 6 hommes de son escorte ne se posèrent dès lors aucune question. Ils abandonnèrent aussitôt leur couche sommaire dans cet étroit abri souterrain et sans lumière, où, le ventre creux, ils s’étaient précipitamment entassés comme des harengs au milieu de la nuit. Avec mille précautions et toujours dans le noir, ils s’emparèrent de leurs armes, en vérifièrent l’état, avant d’aller se disperser dans les environs, cherchant à tâtons et en silence, chacun de leur côté, une position de combat favorable. Ayant pourtant fini, au bout d’un long moment d’observation, par se rendre compte que la fausse alerte avait pu être probablement déclenchée par un sanglier, un porc-épic ou un chacal rôdant dans les parages, le chef de la Région III, peu rassuré et ayant perdu du coup le sommeil, décida quand même de lever le camp.
Déjà repérés la veille, à la mi-journée, par un coucou de type Piper Club volant pourtant loin mais à basse altitude, tandis qu’ils traversaient imprudemment un champ dénudé, Lam et ses hommes avaient été rageusement pilonnés au napalm, tout l’après-midi, par des avions de chasse et ne durent leur salut qu’au terrain fortement accidenté et protégé des frappes aériennes vers lequel ils avaient vite reflué, au fond de la vallée. Se sachant localisés néanmoins, dès la nuit tombante, ils résolurent de quitter les lieux pour rejoindre ce lointain refuge, plus sûr et surtout inconnu des villages proches, au terme de cinq longues heures de marche forcée dans le noir, à travers les djebels escarpés.
Cela se passait à l’automne 1959, en Kabylie, au moment fort de la guerre d’Algérie et au beau milieu des grandes et fort sanglantes opérations militaires engagées par le général Challe. Et ces hommes ainsi canardés faisaient justement partie de ces fameux fellaghas qui, à mains nues et en guenilles, continuaient de braver courageusement les assauts de la puissante armée française, première armée d’Europe à l’époque, qui avait méthodiquement quadrillé l’ensemble du territoire algérien et avec un soin tout particulier cette misérable et austère région montagneuse, d’accès toujours difficile.
Lam, le regard vif et l’esprit tranchant, donna sans tarder l’ordre de quitter les lieux, en dépit de la fatigue, de la faim et de la soif qui avaient rongé sérieusement son équipe, et ce, bien que la nuit restât encore noire d’encre et que la menace de l’aviation ennemie fût provisoirement écartée. Au fond de lui-même, en vérité, l’officier se sentait rassuré, la zone bombardée se situant sur un versant bien éloigné, à une bonne dizaine de kilomètres de là, à vol d’oiseau.
Après une courte reconnaissance des abords immédiats, le groupe se mit en branle en file indienne, l’arme au poing, le sac au dos assujetti à la ceinture. Pour le chef de région, l’objectif fut de changer totalement de secteur, en marchant plus vite à la faveur du lever du jour. Il projetait d’atteindre avant midi la région II limitrophe, apparemment plus calme, où lui et ses hommes pourraient se sustenter à souhait et surtout se reposer l’espace d’une ou de deux journées.
En chemin, pour calmer un tant soit peu leur estomac vide, ils cueillirent, dès les premières lueurs du jour, quelques olives encore vertes et amères et s’en contentèrent. Il n’était pas question pour tous de risquer leur vie inutilement, à la quête de nourriture dans les villages voisins contrôlés par l’ennemi. Cahin-caha, ils avançaient donc péniblement sur ce raidillon qui n’en finissait pas et où leur présence pouvait être facilement et dangereusement détectée à la jumelle, à partir du versant opposé.
Parvenus enfin au sommet de la pénultième crête les séparant du secteur où ils se rendaient, Lam et ses compagnons décidèrent d’une petite halte leur permettant de souffler. L’on s’égaya aussitôt à travers champs pour rechercher des herbes comestibles et quelques rares figues sèches tombées à même le sol. Ils se partagèrent par quartiers trois seulement de ces dernières que le vent avait balayées loin de l’arbre, mais ne trouvèrent aucune herbe en cette morte saison.
La pause fut encore de bien courte durée, le lieutenant Lam estimant impératif de gagner un abri sûr au plus vite et avant le retour toujours possible de l’aviation ennemie. Bien que la faim, conjuguée à la fatigue et à l’insuffisance de sommeil, eût bientôt raison des derniers signes de résistance de chacun, l’officier, ancien normalien et instituteur de profession, ne pût se résigner à l’abandon. Ses hommes représentaient beaucoup plus que ses anciens élèves. Il allait de leur propre vie comme de la sienne qu'il fallait épargner en toute circonstance. A quarante-trois ans, aîné pourtant de tout le groupe, il se sentait en devoir d’afficher encore une résistance exemplaire, réprimant sa faim et son épuisement par sa seule volonté. Et là, l’adjudant Salah, le seul sous-officier du groupe en tirait exemple pour lui-même. Aussi, n’hésita-t-il, d’un simple regard donné à la cantonade, à convaincre les plus réticents de reprendre leur marche, leur promettant, à son tour, un bon repas et un repos compensateur à l’arrivée.
Lam, comme il le faisait souvent pour stimuler ses hommes de même qu’il assurait parfois ses propres tours de garde nocturne, se plaça alors en tête de la file dévalant prestement le coteau. Sans bruit, l’œil et l’oreille aux aguets, ses compagnons suivaient derrière à intervalle régulier et à découvert. Balle au canon comme il sied en pareil circonstance, ils progressaient certes vite mais sans précipitation et avec une grande prudence, à travers ces oliveraies abandonnées, où chaque arbre, chaque oléastre ou lentisque, chaque touffe d’herbe enfin ou simplement chaque cavité naturelle pouvait dissimuler un ennemi capable, d’une seule rafale de mitrailleuse, d’abattre tout le groupe à la fois. Ils n’avaient, eux, rien d’autre que leurs armes individuelles et leurs maigres munitions, récupérées pour la plupart au combat, et leur sac de couchage contenant quelques articles de toilette, une couverture, du linge de rechange, ; mais ils ne disposaient d’aucune arme lourde, d’aucun autre instrument de guerre. Ces armes individuelles étaient, bien sûr, disparates : quatre mitraillettes Mat et Sten, deux fusils américains Garant, un autre de marque MAS 36 porté par l’adjudant et deux fusils de chasse absolument inefficaces. Elles ne pouvaient donc servir que pour leur seule défense, sans plus.
La descente était certes reposante à arpenter, mais déjà, au détour de la sente étroite marquant l’approche de la rivière, quasiment asséchée, coulant sans bruit au fond de la vallée, l’on commençait à redouter la montée exténuante qu’il fallait encore gravir avant d’atteindre la dernière crête, objectif à atteindre.
Lam, toujours en tête et un peu perdu dans ses lointaines pensées lui rappelant sa famille nombreuse qu’il n’avait pas revue depuis son entrée au maquis trois années plus tôt, s’oublia presque en déboulant subitement sur le fil de l’eau. Là, il s’arrêta net, pétrifié qu’il était de découvrir de l’autre côté de la rivière un capitaine ennemi, d’un régiment alpin, s’apprêtant en même temps que lui-même à poser lui aussi son premier pas dans l’eau. La surprise pour les deux officiers adverses était si inattendue, si bouleversante, si prégnante enfin qu’ils durent un instant se croire tous deux dans une scène du film Ok Korall où ils pouvaient instantanément perdre la vie, pour peu que l’un d’eux sinon l’un ou l’autre de leurs subordonnés s’avisât d’ouvrir le feu contre l’adversaire, fût-ce par simple mégarde.
Le bref moment de surprise passé, l’instinct de conservation finit par prévaloir des deux côtés, puisque, de concert spontané avec son vis-à-vis, Lam retira doucement son doigt de la détente de sa mitraillette. Il leva le bras, les yeux toujours rivés sur son ennemi, et donna à ses compagnons l’ordre de reculer lentement et de remonter calmement la pente qu’ils venaient de descendre. De son côté, l’officier français en fit absolument de même et tous revinrent sur leurs pas, escaladant en silence d’un côté comme de l’autre leur raidillon respectif. Aucun coup de feu n’a été tiré de part et d’autre, même plus tard, et, de plus, aucun détachement français, aucun avion ne semblait avoir été appelé en renfort.
Sous le coup d’une aussi forte émotion, Lam et son groupe retrouvèrent toutes leurs forces et en profitèrent pour changer complètement de direction.
Il faut dire aussi que l’espace exigu des lieux ne pouvait se prêter à un combat même corps à corps, malgré le gros avantage certain dont disposait la compagnie française, mieux armée, plus nombreuse, plus vigoureuse et surtout plus dispose.
Enfin, Lam, car l’anecdote est quasiment authentique, s’est sorti de la guerre avec le grade de capitaine et sans la moindre blessure. Devenu député dès la première législative algérienne, il ne tarda pas à réintégrer le corps des enseignants dont il n’avait jamais cessé de se revendiquer. Il était fait pour éduquer les enfants et non pour faire la guerre où l'avait recruté un simple concours de circonstances. Suite à une longue maladie, il a perdu la vie en 1991, quasiment à la même époque que l’adjudant Salah et leurs rares camarades sortis indemnes du conflit. L’on ne sait, en revanche, rien du sort du capitaine français.
(*) Article inséré dans mon blog et publié dans "La guerre des mondes" pour restituer une page d'histoire de la guerre à laquelle un parent a été directement mêlé. |
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